Il avait emporté le journal et n'en avait parlé à personne. Pendant des années, il en avait lu des passages presque chaque jour,jusqu'à

ce que son contenu devienne une partie intégrante de sa mémoire. Et peu à peu, il s'était identifié avec l'auteur, en était arrivé à partager son sentiment de supériorité sur ses victimes, à rire sous cape de son talent de comédien lorsqu'il se mêlait à ceux qui les pleuraient.
Ce qui n'avait été que fascination au début se transforma, au fil du temps, en véritable obsession, en un besoin de revivre par lui-même le voyage mortel qu'avait accompli l'auteur du journal. Le secret partagé ne lui suffisait plus.
Quatre ans et demi plus tôt, il avait pour la première fois supprimé une vie.
C'était la fatalité qui avait voulu que Martha, âgée de vingt et un ans, assistât à la réception que ses grands-parents donnaient tous les ans à la fin de l'été. Les Lawrence étaient une famille en vue, établie depuis longtemps à Spring Lake. Il se trouvait parmi les invités et avait fait la connaissance de Martha. Le lendemain, le 7 septembre, elle était sortie faire son jogging matinal sur la promenade du bord de mer. Elle n'était jamais rentrée chez elle.
Quatre ans après, l'enquête sur sa disparition n'avait toujours rien donné. Récemment, le procureur du comté de Monmouth s'était engagé à poursuivre les recherches jusqu'à ce que la vérité soit faite sur la disparition de Martha Lawrence. Cette pensée amena un sourire sur ses lèvres.
C'est avec délectation qu'il participait aux graves discussions qui avaient lieu périodiquement sur le sujet à l'occasion d'un dîner.
" Je pourrais tout vous raconter, dans le moindre détail, songeait-il, et je pourrais aussi vous parler de Carla Harper. " Deux ans auparavant, il était passé par hasard devant l'hôtel Warren et l'avait remarquée alors qu'elle descendait les marches du perron. Comme Madeline telle que la décrivait le journal, elle portait une robe blanche, mais la sienne était un simple fourreau sans manches qui épousait ses formes, révélant chaque centimètre de son jeune corps souple. Il s'était mis à la suivre.
Lorsqu'elle avait disparu, trois jours plus tard, tout le monde avait cru que Carla avait été enlevée pendant qu'elle rentrait chez elle à Philadelphie. Personne, pas même le procureur, pourtant si résolu à élucider l'énigme de la disparition de Martha, ne soupçonna que Carla n'avait jamais quitté Spring Lake.
Savourant la pensée de son omniscience, il se mêla joyeusement aux flâneurs qui profitaient du dernier soleil sur la promenade en planches, échangeant quelques bons mots avec des amis rencontrés en chemin, convenant que l'hiver semblait déterminé à se manifester une dernière fois avant de céder la place.
Mais tout en badinant, il sentait monter en lui cette envie irrépressible, le besoin de compléter le trio de ses victimes. La date anniversaire approchait, et il n'avait pas encore arrêté son choix.
On disait qu'Emily Graham, qui venait d'acquérir la maison Shapley, comme on l'appelait encore, était une descendante des premiers occupants.
Il avait consulté l'Internet. Trente-deux ans, divorcée, avocate d'assises. Elle s'était retrouvée à la tête d'une petite fortune grâce aux actions que lui avait offertes le propriétaire d'une start-up qu'elle avait défendu gratuitement avec succès. Une fois la société introduite en Bourse, elle avait vendu ses actions et réalisé une énorme plus-value.
Il apprit qu'Emily Graham avait été traquée par le fils d'une femme morte assassinée dont elle avait fait acquitter le meurtrier présumé. Ledit fils, qui avait protesté de son innocence quand il avait été surpris dans les parages de sa maison, était aujourd'hui interné dans un établissement psychiatrique. Intéressant.
Plus intéressant encore, Emily ressemblait de façon frappante à la photo qu'il avait vue de son arrière-arrière-grand-tante, Madeline Shapley. Mêmes grands yeux marron, mêmes longs cils fournis. Mêmes cheveux bruns éclairés de reflets auburn. Et elle avait la même bouche ravissante. La même silhouette élancée.
Il y avait quelques différences, naturellement. Madeline avait été une charmante jeune fille, naïve et romantique. Emily Graham était visiblement une jeune femme sophistiquée et brillante. Elle poserait à coup sûr plus de problèmes que les autres, mais c'était justement ce qui la rendait ô combien plus intéressante. Peut-être avait-il trouvé celle qui était destinée à compléter son singulier trio ?
Tout était tellement évident, tellement logique dans cette perspective, qu'un frisson de plaisir le traversa.